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La
mondialisation des valeurs ?
Volontaire au mouroir de Mère Teresa, à Calcutta
Calcutta :14
millions d’habitants, 400.000 sans-abris. L’an
dernier, ne disposant que de trois mois pour réaliser
une mission humanitaire, je me suis orienté vers une œuvre
où l’action est synonyme de court terme : le mouroir
fondé par Mère Teresa, à Calcutta. Le
concept du mouroir est simple : permettre à ceux qui
meurent dans la rue, de passer leurs derniers instants dans
la dignité,
et si c’est encore possible, de les guérir. En
un demi siècle, 76.000 patients ont été accueillis
et 40.000 en sont ressortis en bonne santé. Les patients
souffrent des maux les plus divers: malaria, tuberculose, sida,
fièvre typhoïde, méningite, polio, cancer,
occlusion intestinale, gangrène, brûlures et blessures… le
tout aggravé par la malnutrition. Les volontaires -une
quarantaine venus de tous les continents- se forment sur le
tas, aux côtés des religieuses et des religieux
qui y travaillent en permanence. Chaque jour, il faut : laver
les patients, les habiller, les nourrir, leurs faire prendre
leurs traitements, nettoyer et panser les plaies, faire de
la rééducation avec ceux qui pourront ressortir,
faire la lessive et la vaisselle à la main. De cette
expérience, j’ai conservé des images fortes
dont je me souviendrai encore longtemps.
Je me souviens
Je me souviens du premier malade que j’ai nourri :
je croyais qu’il avait 60 ans; mais en fait, il avait
mon âge. Je me souviens de tous ces hommes de 30 à 40
kg, vêtus de pyjamas bleus et blancs, que j’ai
dû porter dans mes bras. Je me souviens que ceux dont
la mort était imminente étaient placés
en tête de rangée dans la salle commune, afin
de faciliter l’évacuation de leur cadavre. Je
me souviens des premières paroles de cet homme qui été resté inconscient
plusieurs jours : Give me five roupies… Grâce à Dieu,
il avait conservé toute sa tête. Je me souviens
que les patients n’avaient plus rien à eux :
pas même une photo, pas même un mouchoir. Je
me souviens de ce sourd-muet analphabète qui est mort
sans même que nous ayons pu connaître son nom.
Je me souviens de la violence de l’odeur de la chair
putréfiée. Je me souviens de cet homme qui était
arrivé avec le pied enroulé dans du papier
journal : à l’intérieur, je crûs
d’abord qu’il y avait du riz sur sa plaie ; mais
il s’agissait de vers. Je me souviens de l’absence
de solidarité des patients entre eux. Je me souviens
de ce simulateur : il se faisait passer pour paralysé,
jusqu’à ce que ses camarades le dénoncent
: ils se levait la nuit pour aller aux toilettes. Je me souviens
du médecin qui venait bénévolement une
fois par semaine pour diagnostiquer les patients : il était
brahmane, et jamais il ne voulut toucher un seul d’entres
eux. Je me souviens de Andy, cet ancien golden boys, bénévole
au mouroir depuis 13 ans. Par deux fois, il y avait contracté des
variantes de la malaria et la tuberculose. De sa précédente
vie, il avait conservé ce stress permanent : comme
si chaque action pouvait être une question de vie ou
de mort. Mais cette fois-ci : c’était pour de
vrai. Je me souviens de la patience et de l’abnégation
des missionnaires de Mère Teresa. Je me souviens que
la charité réclame une grande force intérieure,
quand en l’absence de morphine, nettoyer une plaie
menacée par la gangrène, tourne à la
scène de torture. Je me souviens de cet homme qui
s’est laissé mourir de faim à la mort
de sa fille. Je me souviens de cet enfant au dernier stade
de la tuberculose : il crachait le sang ; mais jamais il
ne pleura. Je me souviens de l’immense solitude qui
entoure la souffrance et la mort. Je n’ai pas oublié,
et j’espère que je souviendrai encore de la
sérénité de ceux que j’ai vu mourir,
quand mon tour sera venu.
Sur le fond, j’ai ressenti cette expérience
humaine de trois manières successives.
La vanité
La première, avant d’arriver -je le reconnais- était
une certaine fierté : à la manière d’un
Kouchner débarquant en Somalie, un sac de riz sur
l’épaule, sous les flashs des photographes.
Comme si la misère des autres pouvait-être le
théâtre de nos exploits, de notre sublime générosité...
La charité se laisse ici corrompre par la vanité :
le désir de paraître l’emporte sur l’élan
du cœur, et la comédie sociale sur la vie authentiquement
vécue. Heureusement, la brutalité du réel
dissipe vite ces mensonges.
Le découragement
La seconde, une fois sur place, a été la tentation
du découragement. Cinquante ans après la création
du mouroir, rien n’a changé à Calcutta.
Les hôpitaux publics restent fermés aux plus
pauvres. On trouve encore des hommes à l’agonie
dans les tas d’ordures ; et les riverains chassent
toujours à coups de bâton ceux qui viennent
mourir sur leur trottoir. Et pourtant, l’Inde n’est
pas la Somalie : elle est la dixième puissance économique
mondiale, elle a des centrales nucléaires, elle envoie
des satellites dans l’espace. Durant mon séjour,
dans un train, je rencontre un Indien qui a fait ses études
en Angleterre et qui travaille aux États-Unis. Il
est scandalisé par les abattages massifs de troupeaux
de bovins en France. En ce qui concerne ses concitoyens qui
meurent sur le trottoir, il me dit : Où est le problème
?! La vache aussi meurt dans la rue ! Quid, de la dignité supérieure
de l’homme par rapport à l’animal ? De
l’humanisme ? De la solidarité ? Ces valeurs
que je croyais universelles, et dont je m’aperçois
avec effarement qu’elles ne sont pas partagées.
Pour autant, cet homme n’est pas un salaud. Comme la
plupart des hindous -y compris les intouchables- il ne pense
pas que l’humanité soit une : ni Eve, ni Lucy.
Il croit que chaque caste a été créée
d’une façon différente. Il croit que
ceux qui subissent le sort le plus misérable, ne font
qu’expier les impiétés d’une vie
antérieure. Et que le but ultime de la vie est de
parvenir à se détacher de toute passion -y
compris l’amour- afin de parvenir à stopper
le cycle des réincarnations, et se dissoudre totalement
dans l’infini. Partant de là, notre action auprès
des plus pauvres ne pouvait être comprise. À quoi
bon avoir fait des milliers de kilomètres pour passer
ses journées dans les vomissures, le sang, la sueur… et
la mort, de personnes complètement résignées à leur
sort, et qui ne vous ont rien demandé ? La tentation
est alors de rentrer chez soi, en se disant : Si un jour,
ils ont envie que ça change : ils pourront toujours
nous appeler. Mais c’est quand on en attend plus rien,
qu’on peut rentrer dans la vérité des
choses.
La grâce
Dans un troisième temps, ni héros de la misère
des autres, ni témoin compréhensif jusqu’à l’abstention,
j’ai cherché jour après jour à me
pénétrer de l’esprit que Mère
Teresa avait voulu donner à son oeuvre. Elle aimait
rappeler ces paroles du Christ : Il y a plus de joie à donner
qu’à recevoir (Ac 20,35) et : Ce que
vous ferez au plus petit d’entre-vous, c’est à moi-même
que vous le ferez (Mt 25,40). Se déprendre de ce vieux
réflexe primal qui consiste à toujours chercher à accumuler
plus, afin de se rassurer, et ce, alors même que nos
besoins vitaux sont depuis longtemps comblés. Pouvoir
rencontrer Dieu ici et maintenant dans sa figure la plus
humaine : sous les traits du déshérité.
Avoir l’occasion de Lui rendre ce qu’Il nous
donne, et ainsi entrer dans ce mouvement giratoire de l’amour,
qui est peut-être le cœur du christianisme et
le principe même de la vie. En Inde, toute expérience
spirituelle est favorisée par l’atmosphère
mystique qui y règne partout. D’après
les hindous, la composition du monde inclut un cinquième élément
: l’esprit, aussi présent à leur perception
du monde que peuvent l’être la terre et le feu.
Dans un mouroir, ce sens mystique n’est pas de trop
pour aller au-delà de l’évidence immédiate
: l’homme souffre, crève et pourri, comme n’importe
lequel des animaux. En présence des corps décharnés
et couverts de plaies des patients de Calcutta, j’ai
souvent eu le sentiment d’être en présence
de celui du Crucifié. Par sa Passion, le Fils du Dieu
de tous les hommes les rejoignait au fond de l’abîme,
dans leurs souffrances mêmes. Après leur dernier
souffle de vie, je crois qu’Il les attendait déjà depuis
le vendredi de la Croix et dans l’espérance
du dimanche de la Résurrection : Il venait proposer
le Salut à ceux qui comme eux, n’ont pas eu
la chance de le rencontrer de leur vivant.
En résumé, au départ, on s’imagine
qu’on va sauver les autres, alors qu’en fin
de compte, c’est toujours l’autre qui vous sauve.
J’ai ainsi passé trois mois en Inde, au milieu
d’hommes avec lesquels je n’avais finalement
en commun que le seul fait d’être embarqué dans
la même aventure qu’est la vie. Trois mois au
cours desquels j’ai essayé de découvrir
jusqu’où il est possible de percevoir le monde,
et de ressentir l’existence d’une manière
différente de la nôtre. Trois mois au cours
desquels, plus je fréquentais les Indiens, et moins
j’avais le sentiment de les comprendre, d’en
saisir la profondeur et la richesse. Mais ceci, on pourrait
le dire à propos de tout être humain.
Thibaud
Chalmin
Étudiant à l’ESSEC

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