Un Motu proprio – littéralement « d’un
mouvement propre » est un document d’un pape
relevant d’une initiative personnelle. On nous l’annonçait
depuis plus d’une année ; diverses réactions
se sont fait jour face à ce projet ; nous nous sommes
exprimés, comme cela se fait dans l’Eglise,
avec respect. Le Saint Père a décidé,
comme il l’écrit aux évêques après
« de longues réflexions, de multiples consultations
» ; il est aussi le fruit « de la prière
». Il convient donc d’accueillir son initiative,
de la comprendre, pour entrer pratiquement dans le sens
de ce qu’il nous demande.
Le motif positif qu’il présente est la volonté
« d’obtenir une réconciliation interne
au sein de l’Eglise ». Il veut tout faire «
pour conserver ou conquérir la réconciliation
et l’unité ». Il nous invite pour cela
à ouvrir généreusement notre cœur
pour rester dans cette unité ou pour la retrouver
« avec tous ceux qui la désirent réellement
» : tout ceci a une authentique saveur évangélique.
Il s’agit de faire du Missel du bienheureux Jean
XXIII de 1962 – et aussi des Rituels ou du Bréviaire
anciens – la « forme extraordinaire »
du rite latin pour les personnes ou les groupes façonnés
« par une familiarité profonde et intime avec
la forme antérieure de la célébration
liturgique ». Le pape précise : « Evidemment,
pour vivre la pleine communion, les prêtres des communautés
qui adhèrent à l’usage ancien ne peuvent
pas exclure la célébration selon les nouveaux
livres. L’exclusion totale du nouveau rite ne serait
pas cohérente avec la reconnaissance de sa valeur
et de sa sainteté ».
Pour autant, le Saint-Père ne demande aucunement
le retour au latin comme les médias le prétendent,
car le latin reste normatif actuellement dans notre Eglise
romaine et tous les livres liturgiques issus de la rénovation
liturgique de Vatican II sont d’abord édités
en latin. Il ne met aucunement en cause cette rénovation,
car, souligne t il en termes forts, « il faut dire
avant tout que le Missel, publié par Paul VI et réédité
ensuite à deux reprises par Jean Paul II, est et
demeure évidemment la forme normale – «
ordinaire » de la liturgie eucharistique ».
Il nous faut donc continuer à faire connaître
et appliquer cette liturgie rénovée, reçue
largement dans l’Eglise universelle, en refusant «
les déformations arbitraires qui ont profondément
blessé des personnes » : une longue et belle
tâche de formation à tous niveaux est à
poursuivre, comme aussi de traduction plus précise
des livres liturgiques. Nos commissions française
et francophone de liturgie, dont j’ai la charge, s’y
attellent avec compétence avec les services nationaux
et internationaux appropriés, en lien étroit
avec la Congrégation romaine pour le culte divin
et la discipline des sacrements : c’est un gros travail
de fond.
Le Pape appelle de ses vœux « un enrichissement
réciproque des deux formes d’usage du Rite
romain », pour éviter toute rupture, mais continuer
l’histoire de la liturgie « faite de croissance
et de progrès ». Cette perspective d’avancer
ensemble est source d’espérance pour tous.
Pour l’application de cette décision du Souverain
Pontife, prévue dès le 14 septembre de cette
année, les évêques auront à prendre
des mesures en lien avec leur presbyterium pour leur Eglise
locale. Les autorisations et permissions à donner
par les curés suite aux demandes légitimes
n’infirment pas la responsabilité des évêques,
comme le rappelle le Saint Père avec le Concile Vatican
II. D’une part, ils auront à donner des directives
pour appliquer le Motu proprio « en évitant
la discorde et en favorisant l’unité de toute
l’Eglise » (art. 5 § 1) ; d’autre
part, le principe de subsidiarité invite à
régler les questions au niveau où elles se
posent ; le recours aux niveaux supérieurs vient
après comme prévu. Nous ne nous dissimulons
pas non plus les difficultés qui pourront se présenter
aux curés ; nous les soutiendrons dans leur tâche
de discernement dans l’ouverture cordiale.
Il importe aussi de rappeler que le Motu proprio se situe
dans le contexte de documents du Magistère de grande
importance, comme les Lettres encyclique ou apostolique
de Jean-Paul II sur l’Eucharistie et l’Exhortation
apostolique de Benoît XVI sur le même mystère.
Le juste souci des formes – ordinaire et extraordinaire
– doit nous conduire à une meilleure intelligence
du fond auquel achemine la mystagogie du « Mystère
de la foi ». La célébration de l’Eucharistie,
nous ont dit récemment les papes de façon
nouvelle, demande un équilibre entre la table de
la Parole (largement ouverte depuis la rénovation
liturgique) et celle du Corps et du Sang du Christ, de même
qu’un lien étroit entre l’adoration et
l’engagement de solidarité envers les démunis
de toute sorte. Voilà jusqu’où il nous
faut aller pour « rendre visible la richesse spirituelle
et la profondeur théologique » de nos Missels.
+ fr. Robert Le Gall
Archevêque de Toulouse
Président de la Commision épiscopale
pour la liturgie et la pastorale sacramentelle