| Commentaire
du texte de Marc (7, 31-37)
par le pasteur Michel Bertrand, responsable du Service de
formation à distance Théovie à la Faculté
de théologie protestante de Montpellier
Si on lit ce texte en regardant une carte de géographie,
on voit que l’itinéraire suivi par Jésus
est à la fois surprenant et significatif. Il sort du
territoire de Tyr où il a guéri la fille de
la Syro-phénicienne (7, 24-30). De là, il remonte
au Nord vers Sidon, puis revient « vers la Mer de Galilée
». En réalité à l’est de
celle-ci, dans la Décapole (v. 31), là où
il avait guéri l’homme possédé
du démon appelé « Légion »
(5, 1-20). Jésus donne l’impression de vouloir
parcourir dans tous les sens ces territoires païens.
Comme pour dire que ces lieux, à l’écart
de la juste foi, sont aussi les siens. Désormais, même
ces contrées de religiosité ambiguë, d'incrédulité
et d'idolâtrie, qui ressemblent tellement à notre
monde, sont concernées par l’Evangile. Ici se
dessine la perspective universaliste du Salut offert en Christ.
La Bonne Nouvelle n’est plus réservée
à un groupe de privilégiés ou confisquée
par les seuls bons croyants, mais elle est destinée
à tous, à cette « foule » qui se
presse ici autour de Jésus (v. 33). Jésus franchit
frontières et barrières. Il bouscule les distinctions
sociales et religieuses génératrices d’intolérance
et d’exclusion. Devant le Dieu d’amour, chacun
est reconnu comme un individu unique, indépendamment
de ses appartenances, de ses héritages ou de ses qualités.
Le Salut, don de
Dieu
En Christ, la libération est offerte même à
ceux qui ne s’en croient pas dignes. Car désormais,
le salut n’est pas le fruit de prouesses religieuses,
de performances morales, d’exploits spirituels, mais
il est un don de Dieu. D’ailleurs, dans ce passage,
l’homme ne fait rien pour être délivré
: on « l’amène » vers Jésus
(v. 33). Et au moment de le guérir, Jésus «
lève son regard vers le ciel » (v. 34), signifiant
ainsi que la vraie guérison ne peut venir que de Dieu
seul. Le croyant ne vit donc pas de ce qu’il est par
lui-même, de son « faire », de ses réalisations,
mais de ce que Dieu, en Christ, a accompli. Son pardon, sa
libération, son identité véritable, le
sens de son existence, la justification de sa vie, ne sont
pas au bout de ses efforts humains. Ils ont leur source dans
ce qu’un Autre a fait pour lui et que rien ni personne
ne saurait lui ravir. Voilà qui interroge les logiques
de ce monde, celles de la rentabilité, de l’efficacité,
de la réussite « au mérite ». Voilà
aussi qui rend critique à l’égard de nos
rêves modernes de toute maîtrise et de toute-puissance.
C’est-à-dire quand l’être humain
se pose comme son propre fondement et qu’il pense pouvoir
trouver en lui le dernier mot et l'ultime réponse.
La parole, le geste et la prière
Ce texte le souligne : le miracle, c’est la Parole qui
s’incarne dans l’histoire. Il est le signe du
monde nouveau, attestant que l’espérance dernière
est déjà là. On peut repérer dans
ce récit, trois éléments constitutifs
du miracle. Jésus parle. Il ordonne « ouvre-toi
» (v. 34), il « recommande de n’en parler
à personne » (v. 36). Mais la parole ne suffit
pas, elle doit être accompagnée de gestes qui,
dans cet épisode, sont étonnamment développés.
Comme si rendre l’ouïe et donner la possibilité
de parler normalement étaient des choses particulièrement
difficiles. Jésus touche les oreilles et la langue
: il faut qu’il y ait ce contact concret pour que s’opère
la guérison. Puis après avoir touché
l’homme, Jésus « lève son regard
vers le ciel » et « soupire » (v. 34). Ce
verbe, que l’on pourrait traduire par « gémir
», exprime l’intensité de la prière
adressée à Dieu. Ainsi la parole n’est
pas séparable du geste qui l’incarne. Le geste
n’est pas séparable de la parole qui l’interprète.
L’une et l’autre ne sont pas séparables
de la prière qui les rend possibles. C’est dans
ce renvoi continuel de l’un à l’autre que
se dévoilent l’identité de Jésus
le serviteur et les traits fondamentaux de la mission des
chrétiens et des Églises.
Une relation personnelle au Christ.
Jésus conduit l’homme « loin de la foule,
à l’écart » (v. 33). Une foule qui
jusque-là d’ailleurs, n’avait pas été
mentionnée et qui n’apparaît que pour disparaître.
Comme s’il y avait une méfiance de Jésus
à son égard, à l’égard de
ce qu’elle pourrait comprendre et dire de ce qui va
se passer. Mais cet effacement de la foule est surtout une
manière de souligner que ce qui compte, de façon
ultime, c’est le face-à-face avec Jésus.
C’est dans cette perspective qu’on peut sans doute
comprendre le fait que Jésus parle à l’homme
en araméen : « Effata » (v. 34). Il s’adresse
à lui dans sa langue maternelle, afin que la parole
résonne au plus profond de lui-même. Car entendre
et parler, devenir le sujet de sa propre parole, être
« délié » (v. 35) des servitudes
du mal, ne peut être que le fruit d’une rencontre
intime et personnelle avec Dieu. Ainsi l’expérience
de la foi ne requiert pas des « foules ». Elle
ne réside pas d’abord dans l’appartenance
à un groupe, à une communauté ou à
une institution. Elle ne relève pas de l’adhésion
à un dogme. Mais la foi, c’est l’expérience
d’une relation vivante au Christ. Il appelle chacune
et chacun dans sa langue, au cœur de tout ce qui fait
sa vie, et lui dit « ouvre-toi ». Ouvre-toi à
la bonne nouvelle du salut ici et maintenant.
Un étonnement
L’homme au départ était sourd et à
cause de cela, il « parlait difficilement » (v.
35). À la fin, « il parlait correctement »
(v.36). Alors surgit un étonnement. Pourquoi Jésus
qui vient de rendre la parole à cet homme, interdit
de parole ceux qui en ont été les témoins
? Il y a là, incontestablement, une dimension symbolique
du récit. En effet, l’atteinte de l’ouïe
et de la parole peut ne pas être que sensorielle. Le
sourd-bègue a été guéri, mais
ceux qui l’ont « amené » à
Jésus avaient également besoin d’être
guéris. Eux aussi auraient donc dû aller à
la rencontre du Christ afin qu’à leur tour ils
puissent entendre l’Évangile dans leur langue
et leur existence propres. Il est donc préférable
qu’ils gardent le silence, tant que Jésus n’a
pas ouvert leurs oreilles. Il craint leur méprise sur
sa messianité. Pourtant, malgré la consigne
de silence, ils vont continuer à « prêcher
» (v. 36) de plus belle. Il en sera de même pour
les disciples. Il en est de même pour nous. Nous entendons
le message de Jésus, mais nous ne l’annonçons
pas toujours droitement. Seule la présence du Christ,
son action en nous, notre relation vivante avec lui, peuvent
venir à bout de nos propres surdités et nous
permettre d’annoncer, sans bégayer, la bonne
nouvelle qu’il nous a confiée.
Source :
Revue Unité des chrétiens

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